BUTÔ(S)

Fin 2015, je suis venu au Japon avec un objectif sur le haut de ma liste : faire des recherches sur l’art d’avant-garde du début du XXe siècle au Japon appelé butoh. À cette époque, j’en savais très peu, mais d’une façon ou d’une autre, je devais l’étudier. J’avais vu une performance de Sankai Juku en France quelques années auparavant et j’avais eu une impression très spéciale après ce spectacle : je me sentais comme dans une autre dimension de l’espace et du temps, c’était la première fois que je pouvais entendre ce silence profond et paisible à la fin d’un spectacle d’un spectacle. Un silence d’or régna dans la salle pendant près de 60 secondes avant le début des applaudissements. Dès lors que ma décision fut prise, des personnes et performances liées au butoh n’ont pas cessé de se présenter à moi : je savais que l’univers me soutenait dans cette direction. A peine arrivée au Japon, j’ai directement filé au studio de Kazuo Ohno ou son fils Yoshito y enseigne toujours, et je me suis rapidement présentée en archives Hijikata Tatsumi à l’université de Keio à Tokyo en présentant mon projet de recherche personnel, sans fond ni soutien autre que ma forte motivation.

Grâce à l’accueil et la gentillesse du directeur des archives, j’ai pu y effectuer mes recherches durant plus d’une année et y vais encore y consulter des documents régulièrement.

Le butô, aussi écrit « butoh », est une discipline complexe qui ne peut être enfermée par une définition.

Il s’agit avant tout d’une expérience. Aucun mot que je pourrais utiliser ici ne vaudra l’expérimentation du butô lui-même, corporellement. Cependant je tente ici de partager mon expérience avec cette discipline, qui semble être différente pour chacun. Nous retrouvons autant de définitions que de danseurs aujourd’hui, mais l’esprits et les fondements restent globalement les mêmes.

Ce mouvement novateur a été fondé par HIJIKATA Tatsumi, et bénéficia également de la collaboration étroite de Kazuo Ohno. Il fut le fruit de tout un contexte socio-politique des années 60  au Japon, mais fortement nourri des mouvements avant gardistes européens des années 1920 et 1950. En effet, HIJIKATA Tatsumi était plutôt investi dans le mouvement dadaïsme, et son travail arriva dans une succession logique de ce grand mouvement artistique du début XXème.

Le butô mêlent divers souvent divers arts tel la danse, le théâtre, les arts plastique, la littérature… et on lui attribua tout d’abord le nom de « Ankoku butô », ou danse des ténèbres. On y retrouve certaines traces de croyances diverses tel le shinto et le bouddhisme.

Cette discipline est avant tout une expérience corporelle, dénuée d’égo, dans laquelle nous explorons notre lien avec l’espace, tentant de ne faire qu’un avec le monde et le cosmos. Il s’agit parfois d’une recherche de déshumanisation, et globalement d’évoluer à partir de ressentis et de sensations physiques, d’images, de mouvement, sans ne jamais n’utiliser un des éléments seuls. Mais je dirais aussi qu’il s’agit d’une philosophie de vie.


Mon histoire avec le butô :

Je n’ai pas cherché le butô, c’est le butô qui est venu me trouver. Quand je l’ai rencontré, c’était comme si je le connaissais déjà. J’ai été sensibilisée à l’univers surréaliste et dadaiste depuis très jeune. En effet, ma mere, encore peintre dans ma petite enfant, m’a très rapidement initiée aux concepts présent dans ce riche mouvement artistique et littéraire. Ce dernier a toujours été une grande source d’inspiration créatrice pour moi. Tout ce qui touchait de près ou de loin le surréalisme est venue a moi… Le butoh est en effet en lien, de part Hijikata Tatsumi lui même.

Dans l’état actuel de mes recherche, j’aime voir le butô comme une philosophie de vie : plus je l’expérimente en cours (avec Yoshito Ohno, Natsu Nakagima, Yuri Seisaku) ou l’étudie aux archives Hijikata Tatsumi à l’université de Keio, plus il est clair que ce n’est pas seulement une danse, du théâtre, ou une technique. C’est tout un monde dans lequel il faut plonger. Pour Hijikata Tatsumi, il s’agissait avant tout d’une expérience, qui ne portait pas de nom défini à l’origine. Le nom d’ankoku buto (dance de l’obscurité) est venue que plus tard, suite a la performance Kinjiki datant de 1959 basée sur un roman de Yukio Mishima. Pour Yoshito Ohno c’est une prière, « inaru », pour un monde meilleur. Il nous a parlé en de sa décision de se « dédier » au butô, après un long temps d’arrêt de 1969 à 1986, marqué par une cérémonie avec sa famille durant laquelle il se rasa le crane de manière symbolique. Plus qu’une discipline, le butô est partie intégrante de sa vie.

Un jour, j’ai demandé à Yoshito Ohno suite à une interview que j’ai filmée : « Yoshito sensei, pour vous, c’est quoi le butô? » (Je me demande encore malgré toutes mes recherches comment l’expliquer, lorsque que l’on me demande). Et il me répondit: « une prière, et toi? » Et un autre des élèves répondu pour moi, en anglais, avec la traduction maladroite volontaire qui correspond à la réponse touchante que j’ai eus : « C’est toi. Ce que tu fais c’est du butô. Ton coeur le sens, et bien c’est cela. » Quand à Natsu Nakagima, elle répond souvent qu’elle s‘interroge encore sur le sujet. Effectivement, il est bien que le butô ne soit jamais enfermé. Il comporte des règles de travail, des erreurs dans lesquels ne pas tomber, comme celui de tomber dans l’ego…

Nous pouvons effectuer de nombreux parallèle entre le butoh et le théâtre de l’absurde de Antonin Artaud, notamment pour l’absence d’Ego, la déshumanisation.

Je vais continuer d’écrire sur le sujet, cependant j’ai besoin de plus de recul pour en partager plus, ma vision se transformant et évoluant chaque jour. De plus, de nombreux ouvrages très détaillés sur le sujet existent déjà. Mon objectif n’est donc pas de reprendre ces oeuvres, mais de partager ma recherche et mon experience de « danseuse » buto, et donner une image globale au grand publique hors des clichés.